mardi 10 juin 2008

G, septième lettre de l’alphabet, cinquième consonne. « Le g représente par rapport à l’alphabet ce que représentent les mathématiques par rapport aux nombres : une certaine arrogance formaliste », dit un jour le conteur et romancier danois H. C. Andersen à son collègue anglais Charles Dickens. Selon l’arrière-arrière-petite-fille de ce dernier, Cynthia Worthington Dickens, la remarque fut faite à l’improviste, et très hors sujet, lors d’un tête-à-tête assez tendu entre les deux auteurs à Gad’s Hill, en 1857. (Voir Edward Blake, « Days of Wine and Spleen. An Interview with Cynthia Worthington Dickens » in The Oklahoma Gazette, vol. 10, n° 196, vendredi le 24 août 1950, p. 20). Compte tenu de l’œuvre et des préoccupations habituelles d’Andersen, son observation sur le g paraît bizarre. Mais la remarque touche à un aspect important de cette lettre, consonne particulièrement fière. En vérité, le g possède un côté hautain. D’où ses malheurs récurrents : déséquilibrée par la démocratie souveraine qui règne parmi les lettres — chaque consonne et chaque voyelle étant en fin de compte à la fois roi, reine et sujet —, le g se prête à des sombres jeux d’autodénigrement. Ceux-ci risquent de faire du g le lemming des consonnes : combien de temps encore le g va-t-il pouvoir se tenir dans l’air vide, au-dessus du ravin de ses propres sarcasmes ? Sa fierté blessée, la lettre g semble vouloir persifler à mort sa singularité vélaire. À partir des années 1970, cette aspiration suicidaire se fait surtout entendre à travers la bouche des jeunes américains (Cf. Rüdiger Krampf, « "Gee, that’s nice !" Forza or forda ? Retracing the G’s Road to Hell » in Linguistics and Neurology, vol. 8, n° 31, Massachusetts, MIT Press, 2003, p. 66-99). Au fond, la question que se pose le g est simple: à quoi bon la perfection — et toutes les lettres sont clairement parfaites — quand celle-ci est commune, voire un hasard historique sonore ?

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